
Nos vies sont différentes, nos amis aussi. La plupart des miens s'adonnent à des activités artistiques, et s'ils n'écrivent pas de livres ou ne réalisent pas de films, s'ils travaillent par exemple dans l'édition, cela veut dire qu'ils dirigent une maison d'édition. Là où je suis, moi, copain avec le patron, elle l'est avec la standardiste. Elle fait partie, et ses amis comme elle, de la population qui prend chaque matin le métro pour aller au bureau, qui a une carte orange, des tickets-restaurant, qui envoie des cv et qui pose des congés. Je l'aime, mais je n'aime pas ses amis, je ne suis pas à l'aise dans son monde, qui est celui du salariat modeste, des gens qui disent "sur Paris" et qui partent à Marrakech avec le comité d'entreprise. J'ai bien conscience que ces jugements me jugent, et qu'ils tracent de moi un portrait déplaisant. Je ne suis pas seulement ce petit bonhomme sec, sans générosité. Je peux être ouvert aux autres, mais de plus en plus souvent je me braque, et elle m'en veut.
C'est Emmanuel Carrère qui écrit, dans Un Roman russe, ces lignes saisissantes. Bien sûr, il ne me les écrit pas à moi, pourtant, la force de son mépris s'abat sur moi, avec d'autant plus de violence que je le sens sincère : cet homme ne simule pas. Ainsi, l'auteur que j'admire les plus au monde est confit de mépris pour ma caste - enfin, ma caste : on n'appartient jamais qu'à celle qu'on veut bien reconnaître pour sienne.
Je ne monte jamais sur Paris, mais seulement parce que j'y habite ; je n'ai pas de tickets-restaurant, mais seulement parce que l'entreprise que j'honore de ma présence nous pourvoie d'une cantine, tout ce qu'il y a de plus modeste. Pour le reste, il suffit de faire un copier coller: je ne dirige pas une maison d'édition, j'y bricole des romans érotiques. Je pose des congés, envoie des CV, et pars à Marrakech pour l'Ascension (toujours pour l'Ascension, les voyages du comité d'entreprise, il aurait pu le rajouter).
Ainsi, chacun des traits que Carrère relève impitoyablement fait mouche, pourtant cela ne réussit pas à me verser à la caste des intouchables, comme on verserait une pièce au dossier.
Et puis, dans le roman, il l'aime, Carrère, sa différente. D'une passion sans commune mesure avec le bonheur insipide qu'il ressent pour sa pareille, à la fin. C'est pourquoi, cher Philippe, je ne peux que t'espérer différent. Peut-être pas de la caste de ceux qui se perdent d'orgueil, mais de celle des vrais seigneurs, sûrement.
A toi pour toujours,
Valentine
Je ne monte jamais sur Paris, mais seulement parce que j'y habite ; je n'ai pas de tickets-restaurant, mais seulement parce que l'entreprise que j'honore de ma présence nous pourvoie d'une cantine, tout ce qu'il y a de plus modeste. Pour le reste, il suffit de faire un copier coller: je ne dirige pas une maison d'édition, j'y bricole des romans érotiques. Je pose des congés, envoie des CV, et pars à Marrakech pour l'Ascension (toujours pour l'Ascension, les voyages du comité d'entreprise, il aurait pu le rajouter).
Ainsi, chacun des traits que Carrère relève impitoyablement fait mouche, pourtant cela ne réussit pas à me verser à la caste des intouchables, comme on verserait une pièce au dossier.
Et puis, dans le roman, il l'aime, Carrère, sa différente. D'une passion sans commune mesure avec le bonheur insipide qu'il ressent pour sa pareille, à la fin. C'est pourquoi, cher Philippe, je ne peux que t'espérer différent. Peut-être pas de la caste de ceux qui se perdent d'orgueil, mais de celle des vrais seigneurs, sûrement.
A toi pour toujours,
Valentine
